Friday, August 19, 2022

Internationalisation du terrorisme: que faire?

Must read

Editor
Editor
DIPLOMAT MAGAZINE “For diplomats, by diplomats” Reaching out the world from the European Union First diplomatic publication based in The Netherlands Founded by members of the diplomatic corps on June 19th, 2013. Diplomat Magazine is inspiring diplomats, civil servants and academics to contribute to a free flow of ideas through an extremely rich diplomatic life, full of exclusive events and cultural exchanges, as well as by exposing profound ideas and political debates in our printed and online editions.

Par Mariarosaria Iorio, analyste politique.

Un nouvel équilibre mondial est nécessaire.

Les attaques à Paris (11 janvier 2015 et 13 novembre 2015) ainsi que la prise d’otages à Bamako (20 novembre 2015) redessinent le monde et ses équilibres géopolitiques et représentent l’escalade du terrorisme. Ces événements m’interpellent, d’une part, par leur violence d’un point de vue humain. La vie d’innocents est prise dans une perspective qui semble être une pure folie meurtrière. D’autre part, ces événements m’interpellent d’un point de vue politique.

Que se passe-t-il ?

L’analyse qui suit va tenter de contribuer à l’analyse de cette nouvelle donne internationale: la nouvelle géopolitique de la terreur et les réponses que l’Europe peut et doit donner.

Elle sera structurée comme suit :

Le contexte  / Les principales tendances / Les réponse

Le contexte

L’escalade de la violence dans le monde et des attaques terroristes a caractérisé l’actualité de ces dernières années. Le monde a été touché par ce phénomène depuis la fin de la guerre froide entre l’Union Soviétique et les Etats Unis en 1989. La guerre froide avait étouffé ces dynamiques. La fin de bipolarisation du monde a sans doute marqué l’accélération d’une nouvelle phase des relations internationales: le début de la fragmentation des intérêts nationaux et régionaux et des tendances politiques (nous croyons fermement que ces événements doivent être lus avec les lunettes de la lutte politique et non dans une perspective religieuse).

Nous sommes ainsi rentrés dans un monde multipolaire. Depuis plusieurs années (à partir de 1995), l’escalade des attaques aux pays européens, aux Etats Unis et à d’autres pays comme la Tunisie, le Mali, le Nigéria, le Cameroun et le Niger a été constante. L’organisation, les ressources et les stratégies des groupes terroristes sont de plus en plus précises. Leur capacité de frappe s’est renforcée au fur et à mesure du temps. La terreur est en train de redéfinir les équilibres mondiaux en créant une mondialisation de la terreur.

Cette tendance impose une réflexion sur la géopolitique mondiale qui en résulte. Dans le discours politique véhiculé par les médias occidentaux, il serait question d’un ennemi qui serait maintenant « en guerre » avec l’Europe et la France. Or, la problématique est plus large.

A ce propos, il convient de noter que :

Le désengagement de l’Etat de l’espace publique résultant de la philosophie libérale a laissé les évolutions sociales au naturalisme, à savoir une sorte de sélection naturelle qui au fur et à mesure du temps a amené à une double échelle de valeurs.   L’évolution vers une société multiculturelle a été traitée uniquement d’un point de vue légaliste, par exemple à travers l’interdiction du voile intégral dans les lieux publics en France. La question sociale a été ignorée ou laissée à une évolution « naturelle » qui aurait dû emmener à l’acceptation des valeurs occidentales fondées entre autres sur la liberté individuelle.   Au contraire, les tensions sociales se sont désormais transformées en vrais conflits sociaux car les opportunités ne sont pas les mêmes pur tout le monde.

L’Europe a pendant trop longtemps hésité sur la stratégie à adopter pour faire face aux menaces d’attaques terroristes. Il est vrai que cette « guerre » est différente de la guerre traditionnelle car elle se joue sur le terrain de l’effet surprise et de la « désintégration » de la menace.  Nous ne voyons pas « l’ennemi » en face, ensuite nous ne pouvons l’attaquer avec une stratégie militaire traditionnelle. Mais, l’hésitation et la multiplication des stratégies nationales en dehors d’une véritable politique européenne ont paralysé l’action européenne.   La situation actuelle résulte aussi de la série d’erreurs faites par l’Europe et les Etats Unis dans la gestion de l’émergence des groupuscules terroristes dans multiples pays, notamment en Iraq, en Lybie et en Syrie, suite à leurs interventions militaires. L’Europe paye encore une fois le manque de politique étrangère commune et de son aveuglement économique vis-à-vis des pays qui jouent un double jeu sur la scène internationale.

L’Europe a aussi sous-estimé les dangers et la puissance politique de ces groupuscules soutenus par des pays qui ne l’annoncent pas ouvertement, mais qui les soutiennent dans les coulisses financièrement et idéologiquement.  Ces groupuscules ont développé des capacités stratégiques et des revenus, provenant du trafic de pétrole, d’armes et de drogue qui leur permettent d’opérer comme une « multinationale ». Ils profitent du libéralisme économique mondial comme une véritable entreprise.

Ainsi, si tout le monde est d’accord pour dire que les attaques terroristes sont imprévisibles et que tout le monde peut être touché à tout moment, les principales tendances liées à ce phénomène demeurent moins claires.

La section qui suit en met en exergue les principales.

Les principales tendances

Avant de mettre en lumières les réponses proposées dans la section 3, il convient de rappeler les principales tendances politiques et sociales. Elles sont les suivantes:

L’économisme actuel a exclu beaucoup de jeunes des opportunités créées par la mondialisation économique.  Cette jeunesse désemparée est facilement récupérée car sans repères et sans perspectives d’emploi et donc d’avenir.   Les causes sont différentes dans les pays du Nord et dans ceux du Sud. Les effets sont les mêmes, notamment un certain nombre de jeunes qui basculent dans les rangs des terroristes.

Au Nord, une question importante se pose: qu’est-ce qui pousse des jeunes qui sont nés et qui ont grandis en Europe (et dans d’autres pays du Nord) à basculer dans le terrorisme ayant comme objectif principal l’annulation des sociétés dans lesquelles ils ont grandi ? La perte de repères est une cause importante de ce basculement.

Cette situation doit nous interpeller sur la capacité des sociétés européennes et des autres pays industrialisés à créer des valeurs fédératrices pour les jeunes de toute couche sociale et de toute origine. L’évidence montre que le décrochage scolaire résultant d’un système éducatif figé à l’ère industrielle, la dérive familiale, un système social qui stigmatise l’échec ont fait de beaucoup de jeunes des proies faciles de l’embrigadement. Ces jeunes cherchent à exister dans un monde qui les a annulés. Une société ne peut se développer et ne peut garantir la paix en son sein tout en laissant une frange de sa jeunesse sur le carreau. Cette tendance crée la haine et la colère contre un système économique qui n’a de place que pour les forts. L’individualisme économique n’est plus fédérateur car il n’est pas égalitaire. Il est nécessaire de revenir à un capitalisme à visage humain et qui prenne en compte la justice sociale.

Au Sud, le manque de développement économique équitable et de perspectives d’emploi dans les pays pauvres est un élément déterminant. La faiblesse des institutions nationales, un faible contrôle du territoire et l’absence de véritables politiques éducatives et de formation des jeunes ont créé un terrain fertile pour les recruteurs de terroristes. Les jeunes sans emploi ou avec des emplois précaires et qui ne leur permettent pas une vie décente sont nombreux. Ici, une interpellation du système des Nations Unies est inévitable. Les Objectifs du Millénaire[1] n’ont pas été atteints: c’est une évidence. La pauvreté est toujours présente, l’alphabétisation reste un défi, l’emploi est absent et l’injustice sociale une réalité dans beaucoup de pays dans la région. En plus, le terrorisme enfonce ces pays, déjà en pleine crise économique résultant d’une économie globale qui creuse l’écart entre pays riches et pays pauvres.

Dans ce contexte, les jeunes peuvent être facilement récupérés par tout type d’organisation car sans perspectives d’avenir et dans certains cas sans une véritable conscience des manipulations desquelles ils peuvent être victimes.

Deux visions de la vie ensemble et du monde s’affrontent.   Les visions auxquelles nous pensons relèvent de la division entre Etat de droit basé sur le droit tel que décidé par des humains et les droits d’inspiration divine. Ce débat a lieu dans tous les pays car il s’agit de décider si dans l’espace publique l’état de droit « des humains» doit prévaloir sur le droit « divin » ou le contraire.

La séparation entre sphère étatique et les textes fondateurs des religions monothéistes est un débat ancien qui revient sur la scène politique. Les peuples deviennent de plus en plus conscients du type de société qu’ils souhaitent sur terre sans nier leurs croyances quelque qu’elles soient. Cette interaction entre croyance religieuse et espace publique redessine les relations sociales et politiques. L’Europe reste attachée à une séparation entre les sphères religieuses et l’espace publique. Ces débats ont déjà eu lieu à l’intérieur du catholicisme et ont été tant bien que mal résolus par la séparation entre les affaires de l’église et les affaires des Etats. Les sphères des croyances privées restent ou devraient rester du domaine du choix personnel.   Ce débat est de nouveau à l’ordre du jour car la composition de la population européenne a changé avec le temps. Cet état de fait polarise le débat politique car il touche à l’organisation des sociétés et à leurs fonctionnements dans la vie quotidienne.

Les réponses

L’internationalisation des phénomènes de la terreur est désormais une réalité à laquelle aucun pays n’échappe. Elle change la donne de la géopolitique mondiale et oblige à interpréter ces phénomènes à travers une nouvelle grille de lecture. La « guerre », réponse à court terme, à elle seule ne résoudra pas le problème à long terme.

La lutte se joue sur le terrain des valeurs aux niveaux national et international.  Nous assistons à une virée « à droite » de la politique européenne, notamment une nouvelle tendance au nationalisme, la montée de la demande du contrôle aux frontières, la montée des partis de droite qui en profitent pour revenir sur des acquis illustres de l’Union européenne, comme la libre circulation des personnes.

Nous ferions, encore une fois, fausse route en ne suivant que ces tendances de repli.   Sans pour autant pleinement saisir la dynamique de la confrontation entre l’Europe[2] (et les Etats Unis et la Russie) et les terroristes.

Voici les principales propositions de réponses :

Une réflexion en profondeur et une action pédagogique doivent être lancées par les autorités des pays européens et les institutions européennes pour réfléchir sur la gestion et les défis des sociétés multiculturelles.

Nous devons réinventer notre mode de vivre ensemble, sans nier personne.   Il est possible de vivre ensemble en donnant des chances à tous, indépendamment de leurs croyances et de leurs origines. Il est fondamental de travailler sur le vivre ensemble. Nous devons redéfinir les zones communes qui existent et mieux gérer nos différences. Nier les différences ne les fera pas disparaitre, mais au contraire les cristallisera dans une logique d’opposition et de haine. La colère grandit quand nous devons nous nier pour être acceptés. L’action publique citoyenne est dans ce cas primordiale.

Les opinions publiques européennes dans beaucoup de cas ignorent les responsabilités des pays européens par rapport à leurs interventions militaires tardives ou hâtives sans vision politique du suivi à donner après l’intervention militaire, leur silence complice ou l’appui logistique à des situations politiques tout au moins douteuses de tout point de vue. L’entêtement dans certaines situations, comme celle en Syrie, ont amené au chaos politique.   Ce n’est pas le repli identitaire sur le drapeau national qui résoudra la situation. Attention à la politique des tripes. Elle n’est que l’autre côté de la folie à laquelle nous assistons.

L’Europe a besoin d’une politique étrangère commune. L’affrontement nationaliste à l’intérieur des frontières européennes et à son extérieur n’est pas la réponse. La réponse est dans une plus grande intégration de la politique étrangère commune et dans une coopération transfrontalière et militaire plus approfondie et systématique. L’abandon des égoïsmes nationaux au profit d’une vraie coopération européenne non seulement quand il y a une alerte terroriste, mais dans une vision d’intégration européenne qui change le visage de l’Europe est vitale pour l’existence de l’Europe. Nous ne sommes pas allés assez loin dans la réflexion à long terme sur la politique étrangère européenne, sur une armée européenne et une Europe qui aille au-delà des actions d’urgence[3].

La paix ne peut être atteinte qu’en s’attelant aux causes profondes de ce malaise mondial. La réponse doit être politique. D’abord, l’Europe doit avoir une politique claire et cohérente avec les pays qui encouragent d’une façon directe ou indirecte les groupes terroristes et la vision passéiste du monde. Il est temps d’arrêter la politique de deux poids deux mesures avec les pays qui soutiennent ces groupes. L’Europe doit arrêter de fermer les yeux sur le commerce avec les pays qui soutiennent de façon directe ou indirecte le terrorisme et lancer des négociations avec ces pays.

Pour ce qui est de la gestion des affaires publiques et des territoires en Afrique, en général et au Mali, en particulier les responsables politiques africains ont aussi une responsabilité par rapport au contrôle de leurs territoires respectifs. Les premiers pas dans ce sens ont été faits, notamment par le G5 sahélien. Il faut aller plus loin et plus rapidement. L’intégration régionale en Afrique est plus que jamais d’actualité. La création d’armées sous régionales qui permettraient de faire face à des attaques et de reprendre le contrôle du désert du Sahara doit être une priorité. Une telle création éviterait à long terme la dépendance des armées étrangères. Le désert du Sahara, désormais devenu une zone de non droit, doit être repris par les forces de la légalité.   Le contrôle du territoire et la mise en œuvre des accords internationaux dans cet espace doit revenir sur l’agenda des relations internationales.

La réponse militaire reste une réponse à court terme. Si nous partons du postulat que la situation actuelle est le résultat des inégalités et de la tentative de conquête de territoires à transformer en un autre système de fonctionnement social la réponse militaire ne peut avoir comme fonction que d’arrêter l’avancée des conquérants. Le cas du Mali est exemplaire. Il ne s’agit pas seulement d’une intervention militaire française ou internationale, mais aussi d’un choix des autorités maliennes de ne pas se soumettre à des groupes qui changeraient le visage du gouvernement et du paysage social du Mali. Les événements du Mali sont les plus spectaculaires, mais il y a aussi des attaques continues dans les pays de la sous-région, notamment entre autres au Cameroun, au Nigeria, en Tunisie et au Niger.   Il est aussi important de retenir que le projet politique est d’étendre la conquête dans toute l’Afrique de l’Ouest et ensuite monter vers l’Europe. Il s’agit d’une vision politique.

L’Europe (et non les pays membres de l’Union de façon isolée) doit prendre une position forte tout en préparant un avenir humaniste.

Il est aussi important de changer le modèle économique mondial basé sur l’exploitation des pays pauvres par les pays industrialisés. La division internationale du travail ne responsabilisent pas les pays du Sud et les gardent en situation de dépendance. Il est temps de changer les rapports Nord-Sud. Il s’agit d’un ancien débat. Il reste ouvert.

La mondialisation de la terreur tend à lier dans un seul cordon les pays du monde entier.

Cette évolution doit nous amener à réfléchir à une nouvelle façon de vivre ensemble et à trouver des moyens pour faire en sorte que la jeunesse dans le monde ne soit pas laissée sur le carreau par un économisme qui à lui seul est désormais trop aride pour constituer une valeur identitaire, d’autant plus en période de crise économique

Le seul espoir que nous pouvons avoir est que ce phénomène amène les responsables politiques en Europe et dans le monde à saisir l’occasion pour changer le monde de façon à réduire les inégalités et à créer des opportunités pour la jeunesse mondiale.

Sans jeunesse, pas de développement économique, social et politique.

Sans développement équitable, pas de paix durable.

[1] Voir article – Is There Anything New with the Post-2015 United Nations Agenda on Sustainable Development ? Disponible sur: http://post2015.org/tag/post-2015-process.

[3] Voir article – Thoughts on the Economic Crisis in Europe : Federalism or Failure ? Global Governance Trade and the Crisis in Europe, Novembre 2014.

- Advertisement -spot_img

More articles

- Advertisement -spot_img

Latest article