Friday, August 12, 2022

Paris ! L’hôtel à « Solférino »

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Par Alexander Khodakov.

L’ambassade à Libreville n’existe pas encore. En octobre 1974 le Ministère y envoie « le groupe d’avant-garde », qui a la tâche de préparer le terrain pour l’arrivée de l’ambassadeur et du reste du personnel. Ce groupe est composé du conseiller Nikolaï Kotov, du troisième secrétaire Alexandre Konouzine, de sa femme Marina, qui est le chef de la chancellerie, et de l’économe Victor Martynov.

En novembre 1974 sonne l’heure du départ. Je connais déjà mon ambassadeur ; à l’aéroport je fais connaissance avec sa femme, qui me paraît très douce et décontractée. Comme ils voyagent en première, je ne les revois qu’à Paris. Un employé de l’ambassade, qui vient nous chercher à l’aéroport, nous conduit à l’hôtel. Je me rappelle encore très bien son nom – Hôtel de l’UNESCO. C’est là que ça se gâte. Tout d’un coup, l’ambassadeur s’indigne : « Vous êtes tous devenus fous, ici ? Moi, l’Ambassadeur de l’Union soviétique, je ne peux pas loger dans cet hôtel, qui est moche comme tout ! Emmenez-moi à l’hôtel Montalembert ! » Comme il a travaillé lui-même à Paris, il s’y connait, l’ambassadeur. L’employé de l’ambassade obéit. À l’hôtel Montalembert, où on est arrivé tous ensemble, l’ambassadeur reçoit la clé de sa chambre tout de suite. Je dois patienter près de deux heures, avant qu’on m’en trouve une.

Maintenant, il s’agit de faire une randonnée. En plus, le problème de subsistance se pose et grandit à la minute. J’ai faim ! Bien, je suis à Paris, où il y a plein de cafés et de bistrots, je pourrai me ravitailler sans tarder, me dis-je. Pourtant, il y a une petite complication. Nous sommes samedi. Le département des finances du ministère, généreux comme il est, m’a délivré la somme fantastique de 15 (quinze !) dollars. Tu touches le reste de tes per diem à l’ambassade, m’ont-ils dit. C’est le règlement. En Union soviétique, une fois que c’est le règlement, on ne discute pas. Le problème, c’est que l’ambassade est fermée jusqu’à lundi.

Ayant converti mes dollars en francs français à l’hôtel, je casse la croûte dans un bistro d’à côté. Il devient évident qu’avec l’équivalent de 15 dollars je ne survivrai pas jusqu’à lundi. Une bière et un sandwich jambon-fromage ont presque épuisé mes ressources. Mourir de faim à Paris, quelle perspective ! Heureusement, je me souviens que deux étudiants de mon groupe de langue sont assignés à l’ambassade à Paris. Je réussis à les trouver (l’ambassade est fermée, mais il y a un service de permanence), ils m’invitent à tour de rôle à diner chez eux.

Lundi matin je me rends à l’ambassade pour toucher mes per diem. On me pose une question au sujet de mon hôtel. En toute innocence, je dis que je loge à l’hôtel Montalembert. À ce moment-là, la chef-comptable, une dame dans la cinquantaine et plutôt corpulente, ouvre les yeux tout grand et commence à suffoquer. Quand elle reprend son souffle, elle s’écrie : « Comment, Montalembert ? Qui vous a permis ça ? C’est contre le règlement, c’est trop cher pour votre niveau ! » J’explique, honnête, que je n’y suis pour rien, c’est mon ambassadeur qui prend les décisions, moi, j’obéis. Mais le scandale continue, elle me menace de sanctions en tous genres.

L’atmosphère ne s’apaise qu’avec l’arrivée de mon ambassadeur qui se met d’accord avec l’ambassadeur d’URSS en France, son ancien chef, pour qu’on me laisse tranquille, mais je dois déménager dans un autre hôtel. Pour compenser les dépenses causées par mon logement de luxe, on me place dans un hôtel qui se trouve quelque part à côté du métro « Solférino ».

Je parie qu’on ne trouve rien de moins cher à Paris ! Ma chambre coûte 22 (oui, vingt-deux !) francs par nuit. Il y a bien un lavabo, mais la douche se trouve à l’étage au-dessus, et les toilettes à l’étage dessous. Une vraie taule, dont les pensionnaires lui correspondent à plein titre. Je passe dans l’escalier le plus vite possible, en rasant le mur.

Je découvre Paris. Le pavillon des impressionnistes que j’adore, les jardins des Tuileries, parc Monceau, le jardin du Luxembourg, place Trocadéro… Mais en fin de compte, Paris me déplaît. Il pleut toute la journée, tout est gris – le ciel, les nuages déchirés, il fait un vent froid. Le métro me paraît déprimant, comparé aux palais souterrains de Moscou. Des années plus tard, je découvrirai l’âme de cette ville merveilleuse, où je viendrai des dizaines de fois, seul, avec ma femme, la famille, des amis…

Entretemps on embarque dans un avion qui part à destination de Libreville.

Huit heures de vol passent vite. Je fais connaissance avec un couple français, tous les deux dans la cinquantaine, très bienveillants. Ils passent leurs congés en France et puis retournent au Gabon. Plus tard, j’apprends qu’ils sont nombreux, les gens qui s’attachent à l’Afrique au point qu’ils sont réticents à revenir en Europe, ou même incapables de s’y réadapter. Les relations que j’ai nouées dans l’avion joueront plus tard un rôle inattendu.

Information sur l’auteur:

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Alexander Khodakov

Né à Moscou en 1952, Alexander Khodakov fait ses études de droit  à  l’Institut de relations internationales de Moscou (MGIMO). Après trois ans à MGIMO, il fait un an d’études à l’université d’Alger. En 1974 il est recruté par le Ministère des affaires étrangères de l’URSS et part en poste au Gabon. Rentré à Moscou, il intègre le département juridique du Ministère. De 1985 à  1991 il travaille  à New York au sein de la mission permanente de l’URSS auprès des Nations unies. De retour à Moscou en 1991 il revient au département juridique, dont il devient directeur en 1994. Quatre ans plus tard il est nommé ambassadeur de Russie aux Pays-Bas et représentant permanent auprès de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC). En 2004 il passe au service de l’OIAC comme directeur des projets spéciaux et ensuite secrétaire des organes directifs. En 2011 il rejoint le greffe de la Cour pénale internationale et exerce pendant trois ans comme conseiller spécial pour les relations extérieures.

Depuis 2015 il vit  à La Haye, avec sa famille. Il a écrit Cuisine Diplomatique un vibrant récit des histoires inédites sur sa vie diplomatique.

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