Thursday, January 20, 2022

Le poivre pili-pili

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Par Alexander Khodakov

Ce sont de petits poivrons rouges, jaunes ou verts. Ils sont à vendre partout – exposés sur des morceaux de carton au bord de la route dans les villages, mais aussi au centre-ville. Ce légume a l’air le plus innocent, on a bien envie de mordre dedans. Attention ! C’est un piège, un trompe-l’œil – ces poivrons sont extrêmement piquants. La harissa nord-africaine n’est qu’une mayonnaise douce comparée au pili-pili, le sambal indonésien pourrait leur faire concurrence, mais même ce piment très fort paraît céder le palmarès au pili-pili. On en fait une sauce bien piquante en mélangeant des poivrons finement hachés à l’huile d’olive. Cette sauce est disponible dans les boutiques, mais certains préfèrent la fabriquer eux-mêmes.

L’épouse de l’ambassadeur en tombe victime la première. Peu après son arrivée, l’ambassadeur est invité avec son épouse à la réception que le président du pays donne pour le corps diplomatique. Madame l’ambassadrice est assise à côté d’un ministre gabonais ; elle parle français avec aisance et engage avec celui-ci une conversation polie. On mange en même temps. Le ministre prend un morceau de viande dans son assiette, l’imbibe dans la sauce rouge qui est posée sur la table à plusieurs endroits, et l’engouffre dans sa bouche. « Mmm, c’est bon ! » – dit-il à madame. Crédule, elle suit son exemple. Aussitôt que la sauce touche sa langue, elle réalise l’envergure de la catastrophe – ça brûle énormément, c’est intolérable – mais on ne peut pas cracher à une réception présidentielle ! Elle a une bouffée de chaleur, la sueur coule sur son front… enfin, en faisant un effort héroïque elle pousse le morceau dedans avec un grand verre d’eau. Entretemps l’infâme ministre l’observe cachant avec peine un sourire moqueur. Madame se ressaisit et continue même la conversation avec ce type, comme si de rien n’était. Une vraie femme de diplomate !

Le pili-pili frappe très vite encore. Les victimes suivantes sont le cuisinier Nikolaï, sa femme Nina et leurs voisins d’étage, les Konouzine. Nikolaï connaît bien son métier. Il est très inventif et aime expérimenter. Le plus souvent ses essais sont couronnés de succès. L’ambassadeur approuve de nouveaux plats et les offre à ses invités. Cette fois Nikolaï décide d’essayer quelque chose de simple : une sauce pili-pili. À cette fin, il faut émincer des poivrons ce qui se fait à l’aide d’un hachoir mécanique. La masse obtenue est mélangée à l’huile d’olive et la besogne est ainsi vite terminée. Mais ce n’est pas la fin de l’histoire.

L’opération se faisait dans la salle commune de leur appartement où il n’y avait pas de climatisation. On travaillait à mains nues. Comme il faisait chaud, tout le monde portait le minimum de vêtements requis pour rester civilisé – les maillots de bain. En éminçant des poivrons chacun d’eux touche au moins une fois une partie quelconque de son corps – on essuie la sueur du front, on gratte son bras ou sa hanche etc. Peu après ils s’aperçoivent que cela commence à brûler. Sous-estimer la force du pili-pili était une grosse erreur !

La peau devient rouge et brûle de plus en plus. Ils mettent les parties affectées sous un jet d’eau froide, puis sous le courant d’air froid qui sort d’un climatiseur. Aucun effet. Ça continue à faire mal, il faut aller chercher d’urgence l’aide d’un docteur. Pourtant c’est un dimanche. Toutes les cliniques privées sont fermées. Leur dernier espoir – le docteur Stoffel. Lui, il doit être là.

Heureusement, le docteur est là, en train de boire du whisky. Il applique une crème avec anesthétique, la douleur devient supportable. Les malchanceux expérimentateurs reviennent chez eux, riche d’une nouvelle connaissance – le pili-pili, cela exige du respect.

Information sur l’auteur:

Alexander Khodakov

Né à Moscou en 1952, Alexander Khodakov fait ses études de droit  à  l’Institut de relations internationales de Moscou (MGIMO). Après trois ans à MGIMO, il fait un an d’études à l’université d’Alger. En 1974 il est recruté par le Ministère des affaires étrangères de l’URSS et part en poste au Gabon. Rentré à Moscou, il intègre le département juridique du Ministère. De 1985 à  1991 il travaille  à New York au sein de la mission permanente de l’URSS auprès des Nations unies. De retour à Moscou en 1991 il revient au département juridique, dont il devient directeur en 1994. Quatre ans plus tard il est nommé ambassadeur de Russie aux Pays-Bas et représentant permanent auprès de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC). En 2004 il passe au service de l’OIAC comme directeur des projets spéciaux et ensuite secrétaire des organes directifs. En 2011 il rejoint le greffe de la Cour pénale internationale et exerce pendant trois ans comme conseiller spécial pour les relations extérieures.

Depuis 2015 il vit  à La Haye, avec sa famille. Il a écrit Cuisine Diplomatique un vibrant récit des histoires inédites sur sa vie diplomatique.

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